Je suis blessée bien plus que
ce que je ne veux le reconnaître. J’ai voulu en faire une histoire d’ego. Il ne
s’agissait pas simplement de ça.
Il s’agit de toute cette
année que je ne digère pas. Il s’agit d’une dizaine de jours où j’ai cru que
quelque chose se passait. J’aimerais des explications, des excuses mais plus
que tout de l’amour.
Je ne comprends pas et c’est
ce qui m’a rendu folle. C’est ce qui m’a fait courir vers Centraal Station,
prendre un RER avec M. le ventre noué. C’est ce qui m’a faite trembler.
Je pensais maîtriser la
situation et je ne contrôlais rien du tout. Il m’a eu quelque part dans une
province du fin fond de l’Asie. Et je repense à ces heures dans une chambre
climatisée, au monde qui me semblait nous appartenir saoule dans un tuktuk.
Tout ça même pas pour rien,
tout ça pour du mépris.
Plus de fuite, non plus de fuite. On ne peut pas partir en courant de sa propre vie, de ses propres erreurs. Tellement cliché, n’est-ce pas ?
Maintenant, je vais rester là et en faire ce que je peux. Plus de fuite, plus d’alcool, plus de drogue pour rendre la vie scintillante, plus de mensonges, plus de jeu du chat et la souris, plus d’étreintes dans des fins de nuit, je ne veux plus de faux-semblants.
Je suis fatiguée de cette vie, épuisée de courir.
Maintenant qu’on me laisse tranquille. Je ne suis plus là pour amuser, je ne suis plus là pour me distraire et prendre ce qu’il y a à prendre. Ca suffit.
Je veux et mérite autre chose. Au moins, la paix pour le moment. Et demain, on verra.
Je suis partie loin, au bout du monde, avec un sac à dos,
sans certitude, rien, la peur au ventre. Sans rien.
J’ai vécu une belle année. Quelque chose s’est fini,
l’adolescence peut-être.
J’ai fêté mon anniversaire seule, dans la campagne
asiatique.
J’ai écrit pendant deux mois sur un cahier « Marie-Antoinette »,
tous les soirs, accoudée au mur, en écoutant mon iPod et en essayant de me
rappeler que le monde existait encore.
J’ai pleuré quand mon dernier avion a décollé de Londres,
épuisée, seule. Une colonie de vacances hurlait à l’arrière de l’avion, et je
pleurais engoncée dans un sweat A&F. Je ne sais pas pourquoi je pleurais,
revenir, retrouver la réalité, l’Europe, mon identité.
Je pleurais et le stewart me harcelait pour que j’éteigne
mon iPod.
Ma mère lisant le Canard Enchaîné dans un coin de CDG, et
mes pleurs encore. Non, je ne voulais pas rentrer, ce que personne n’a compris.
Peu importe ce qui se passera ici, ce qui compte c’est ce
qu’on a vécu ailleurs, entre deux tuktuks, dans un pays où nous ne sommes rien,
où nous étions seuls. J’aimerais revivre ça.
Je suis encore ailleurs, mais tellement près et loin à la
fois. Je n’ai plus envie de fête, je n’ai plus envie d’illusions de vie, je
n’ai plus envie de surface. Je suis dans une de mes phases de solitude. Je
pense beaucoup, je marche au bord des conteneurs. Je lis, beaucoup. Je m’arrête
dans des cafés, je bois des infusions à la citronnelle, j’oublie un peu le
français, et puis je fais du sport. J’ai envie de me poser, je crois que je
suis contente d’être là. D’avoir ces quelques mois pour moi, sans la pression
sociale habituelle, sans le cocon parisien, moi, seule. C’est tout ce qui
compte après tout.
Il faisait beau aujourd’hui. Je me suis promenée jambes nues avec ma sœur, le vent contre ma peau, main dans la main avec elle. Il ne me manquait que des lunettes de soleil, et l’odeur de la mer. Tout recommence, le printemps. Je tourne toujours autour des mêmes thèmes, des mêmes mots, mêmes obsessions. Je rêve d’une bouche mouillée et de l’herbe d’un jardin. Je mène une vie des plus étranges, centrées sur des obligations qui n’en sont pas. Je me sens enfin indépendante et je vois à quel point la relation avec D. était étouffante, je ne veux plus jamais ça, plus cette angoisse devant le silence, plus d’attente, plus de souffrance inutile. Ma sœur m’a dit aujourd’hui « D. c’était ton premier amour ? », oui ça l’était, et comme le répète cette chanson qui passe en boucle à la radio, le premier amour ça ne marche pas.
Maintenant que je t’ai effacé, que je passe avec indifférence devant tes appels, maintenant que tout ce que je te souhaite c’est de connaître autre chose, maintenant, pour la première fois, je me construis par rapport aux autres, à mes amis uniquement non plus dans l’attente de l’inatteignable, non pas dans la fuite, mais enfin dans quelque chose qui fonctionne, qui me fait rire et porter des robes colorés, comme hier soir, quelque chose qui me fait partager, pas pour du sexe, pas pour remplacer Papa, pas pour combler un vide, juste pour vivre et respirer à nouveau. Alors je réécoute Céline Dion, naïvement, je souris dans le vide, et je ne compte plus que sur moi et sur eux, et ça fait du bien, enfin. En attendant…
Je déteste toujours ce mois de Février qui s’étire à n’en plus finir, il fait froid comme en hiver, et pourtant le printemps semble si proche. J’ai besoin de soleil et de m’en aller, et puis d’amour aussi même si ça me fait mal de le reconnaître. J’ai fait un trait sur notre histoire, trait définitif qui laisse un grand vide. Je le comble habituellement par des futilités, mais maintenant je n’y arrive plus. J’ai juste besoin d’autre chose, que quelque chose se passe, quelque chose qui ne soit pas à des milliers de kilomètres, du concret, maintenant, tout de suite. J’en ai marre d’attendre des rêves, des fantasmes. Je me souviens de cette phrase prononcée au détour des Batignolles « Je n’en peux plus d’être malheureuse », simple constat. C’est fini maintenant. Il n’y a plus la souffrance de l’indécision, il y a juste ces montées de néant, j’aimerais avoir un but, j’aimerais savoir quoi faire de ce temps qui me glisse entre les doigts, me destiner. Je me sens mélancolique sans raisons et sans larmes. Il me faudrait reconquérir Paris et j’ai bien peur de ne pas y arriver seule. Alors à défaut je retrouve mes vieux démons, je compte des calories sur des bouts de feuille et je fixe des photos de mannequins pendant des heures, comme si…
Il n’y a que dans ces moments où je me retrouve face à des équations qui parlent du vide que je pense, que je me retrouve face au vide, au vrai, pas à celui des rayures seyes, des papiers qui s’effacent et s’entassent dans une poubelle, de ce vide qui ne disparaît pas, vide qui reste tard le soir, même la lumière éteinte, même la tête défoncée qui tourne. J’ai laissé ma « drogue » comme tu dis dans une boite à bijoux sur le c*mpus. J’ai laissé ta voix et ton parfum dans les tréfonds de ma mémoire. Reste le vide qui résonne. Je ne sais pas quoi penser de moi. Je me retrouve face à moi, enfin depuis des mois. Face à moi et à des cahiers, comme avant. Après des mois de vitesse, de rires, d’alcool qui brûle la gorge, de fumée qui tourne la tête, de sommeil dans la journée, de chaleur humaine, après tous ces divertissements, le vide et une question « pourquoi ? ». Pourquoi tout ça ?
Comme s’il me fallait multiplier les corps, les autres pour ne plus t’appartenir. Exorcisme. Sors de moi, de tous mes pores, sors de mes pensées, de mes réflexes, de mon être. Etrange comme tu te dissous si facilement. Je fuis ce vide si bien et je me demande si je vais devoir l’assumer un jour. Finalement il y a tellement d’autres potentiels que je ne comprends plus pourquoi je devrais être triste pour un seul. Oui tu es unique, mais vous êtes tant… Pour le moment, je ne veux que ça. Plus d’explication, plus d’appartenance, plus de trêve, plus que moi. Et c’est tellement reposant. J’ai l’impression de sortir d’un coup du trou noir de la pr*pa et de toi, de vivre à nouveau. J’ai enfin trouvé une forme d’insouciance, celle que j’avais perdu il y a tellement longtemps. Plus de main dans la rue, plus de « nous deux », juste quelques étreintes transpirantes la nuit. L’excitation du secret, du caché. Tu méprises ce que je fais maintenant. Je méprise ce que tu n’es pas capable de faire. Tu restes le même, tu continues à lire Zweig comme si la solution se trouvait dans quelques belles figures de style. Tu n’arriveras jamais à vivre le moment, comme s’il n’y avait pas de lendemain, pas de carrière et d’ambitions. Et pendant ce temps M. est dans un avion pour le bout du monde.
Tes marques sur Paris s’effacent. Promenade avec un autre dans notre Paris historique. Nous parlons littérature. « Salope » voilà où nous en sommes arrivés. « Salope » et c’est tellement vrai. J’aurai probablement encore ces grands moments de vide. Ces heures la fenêtre ouverte à fumer pour vider le néant. J’écoute de la musique douce, lancinante, comme ce réveil à deux. Peut-être que tout ce qui fait ton attrait c’est que tu pars, que je ne pourrai pas t’avoir avant des mois. Mais qu’au fond je m’en fous. Je ne dors plus la nuit, mais à la pointe du jour, épuisée par l’alcool, par la fumée, ou par ta présence. Je dors la journée, je m’éveille à la lumière, stupéfaite de cette existence. Tout a changé du tout pour le tout, et pourtant je reste pareille. Je sens que cette année sera bien, j’aime la vie, les choses comme elles viennent. J’ai cessé de me poser des questions sur tout. Nous serons, ou pas. Il y aura toujours du mouvement, je refuse de me relaisser enfermer dans un monument figé du passé, sur une place venteuse. L’ensemble des possibles.
Les mégots s’accumulent dans ma chambre. Je fume, encore, encore et je m’allonge sur mon lit sentir tourner ma tête et vibrer mon ventre. Et j’essaie de ne plus penser à ces quelques jours, ces quelques heures qui nous restent.
Un constat au fil de ces années, mon absence de conscience morale. Je n’arrive pas à m’en vouloir, à prendre en compte ce qu’il faudrait que je fasse, ou plutôt ce qu’il ne faudrait pas que je fasse. J’y arrive un temps et puis toute cette bonne volonté se fissure, explose en une seconde. Une seconde de ta peau, une seconde de ton souffle, et quelques gouttes de martini, ou de ton parfum, au choix. Mon indifférence, si peu commune, me perturbe. Je me sens froide, privée de sentiments ou plutôt vide. Pourquoi cette obsession pour cette conscience du « bien et du mal » qui me fait si cruellement défaut ? Je finis toujours par me sentir coupable certes. Mais cela n’arrive que quand il est trop tard, quand j’ai tout détruit et que je ne voulais pas cette destruction totale, quand les liens se délient d’un coup et que j’ai peur, que je ne veux pas te perdre. Il ne s’agit pas donc d’une conscience d’avoir « mal agi » en tant que telle. Les gens se trimballent ces certitudes : « ça ne se fait pas ». Et je n’y arrive pas. Je n’arrive pas à rester dans ces règles même si je leur reconnais un sens. J’y adhère, mais je demeure persuadée que tant qu’on ne m’y prend pas, je ne vois pas pourquoi je ne continuerais pas à jouer. Et ceci est dévastateur. Cela signifie-t-il pour autant que je n’aime pas, pas assez ? Ceci j’aimerais le savoir.
J’écoute une radio débile et je me demande pourquoi je ne pense pas à toi. Comme si l’amour n’avait jamais existé, n’était qu’une illusion. Je n’y crois pas. J’ai cessé d’y croire un mardi, il y a quelques mètres d’ici. Je m’habitue à ne plus être à toi, je m’habitue à ne plus appartenir. Et pour une fois, tout ne s’effondre pas. Etrange. Peut-être que parler change les choses après tout, peut-être que j’ai changé.
Tu n’es pas là et tu ne seras peut-être plus jamais là. Et tout s’est fini dans une chambre d’hôtel luxueuse à Milan.
Je n’irai plus en Italie sans penser à toi. Et pourtant, je n’arrive pas à souffrir.
Nous fîmes l’amour face au jardin des plantes. C’était beau. Et pendant ce temps, D. était quelque part, continuait d’exister. J’ai l’impression de ne plus savoir, que les quelques espérances que je possédais s’étaient évaporées. J’ai une nouvelle vie. Et pourtant, je ne cesse de me retourner sur ça, sur eux, sur ces instants autour du Panthéon. Je me suis mise à pleurer en voyant un couple s’embrasser dans le métro aujourd’hui. Avant de voir D. Que dire ? Je te trompe ? Je ne sais pas si je t’aime. Tout devient de plus en plus pathétique au fur et à mesure que la lumière s’éteint. Sa fenêtre fait face à la mienne, et je ne dois pas aller le voir. Pourquoi les autres continuent de voir avec leurs évidences ? Pourquoi tout (re)devient si obscur ? Je crains de n’être plus capable de dire « je t’aime », ou de le penser.